Monsieur Sarkozy, vous demandiez
récemment à Mme Albanel, ministre de la culture et de la communication,
de relancer la démocratisation culturelle en la définissant ainsi : "La
démocratisation culturelle, c'est veiller à ce que les aides publiques
à la création favorisent une offre répondant aux attentes du public."
Cette petite phrase anodine cache en fait le drame qui touche depuis
quelques années le secteur du cinéma.
Il y a dans la culture, comme dans le rugby, des fondamentaux... Et
ce n'est pas seulement à vous que je m'adresse ici, mais à tous ceux
qui font aveuglément confiance aux "attentes du public", sans mesurer à
quel point la diversité culturelle est ainsi menacée.
Vous vous inquiétez avec justesse d'une maladie française qui
s'appelle l'élitisme. C'est vrai, on a souvent reproché au cinéma
français d'être snob, prétentieux, intello, "prise de tête", et je dois
vous avouer que je l'ai aussi beaucoup pensé.
C'est même assez étrange pour moi de m'être battu pendant des années
pour affirmer la nécessité d'un cinéma populaire et de me retrouver à
défendre aujourd'hui un cinéma non pas élitiste mais "culturel". J'ai
toujours pensé qu'on pouvait faire des films commerciaux en refusant de
prendre les spectateurs pour des imbéciles. Je crois à une "troisième
voie" qui refuse la sempiternelle opposition : film d'auteur, film
commercial.
Un député européen me demandait récemment : "Pourquoi n'y a-t-il pas
d'Harry Potter européen ?" Est-ce réellement ce que vous attendez
tous ? Est-ce là votre seul rêve culturel : un film absolument sans
auteur et sans saveur dont la seule valeur est d'être un succès ? Je
comprends que, dans d'autres domaines, vous soyez en attente de
résultats industriels. Mais, dans le cinéma, nous préférerions que les
personnalités politiques nous incitent à être originaux ou audacieux,
plutôt qu'à faire du chiffre.
Aujourd'hui, ce qui nous inquiète, nous, réalisateurs, c'est
d'assister à la lente et insidieuse disparition de ce qui pourrait
surprendre ou éveiller le public. Il y a de fait un appauvrissement
culturel dans notre pays et les élites n'envisagent même plus de
travailler à le ralentir. Je m'inscris ici dans la même démarche que
Pascale Ferran aux César. Avec la Société des réalisateurs de films
(SRF), nous remarquons, comme elle, à quel point la situation se
dégrade rapidement, et il devient urgent de réagir.
Si notre métier contient une part de rêve, être "réalisateur", au
sens littéral, c'est rendre réels ces rêves. Si nous aidons les
spectateurs à fuir la réalité avec nos images, notre but est aussi que
ces images les renvoient autrement à la réalité. Le cinéma doit sans
doute divertir, mais il doit aussi avertir. Un réalisateur doit plus
aider les gens à se "tourner vers" qu'à se "détourner". Il ne doit pas
"endormir", mais donner à voir, informer, éveiller la curiosité.
Woody Allen m'a averti des paradoxes du couple. Federico Fellini m'a
éclairé sur les mystères de la masculinité, Jane Campion sur les
mystères de la féminité. Jean Renoir m'a parlé de ce qui dépasse les
classes sociales, Charlie Chaplin de ce qui n'échappera jamais aux
classes sociales, Abbas Kiarostami de l'intelligence contenue dans la
simplicité, Jean-Luc Godard de la simplicité contenue dans
l'intelligence, Martin Scorsese de la beauté de la violence, Alain
Resnais de l'horreur de la violence, Pedro Almodovar du fantasme
contenu dans le réel, Alfred Hitchcock du réel contenu dans le
fantasme...
Tous ces cinéastes m'ont aidé à vivre. Ils m'ont autant diverti
qu'averti. Ils m'ont aidé à aborder des problèmes quotidiens sans me
donner de leçons. Ils m'ont donné des éléments de réflexion sans que je
sache que c'était de la réflexion. Ce "reflet" du monde n'est pas juste
un effet de miroir, c'est ce qu'on appelle un regard. Bizarrement, plus
ce regard est personnel, plus il sera universel. Moins il sera
consensuel et formaté, plus il sera général. La culture a ceci de
particulier qu'elle n'est pas conçue a priori pour satisfaire le
public, même si au fond elle s'adresse à tous. On pourrait croire
qu'avec Internet il y aura toujours plus d'espaces pour plus de films.
Non ! Paradoxalement, plus on ouvre de fenêtres et plus les portes se
ferment. La multiplication des espaces de diffusion accentue la logique
de l'Audimat et l'omniprésence des block-busters. Le résultat : un
formatage sans précédent des oeuvres.
En matière d'environnement, on sait aujourd'hui que seule l'audace
politique peut infléchir les effets pervers de l'industrie. En matière
culturelle, il devient indispensable de contrebalancer les effets
pervers du marché. Nous ne voulons pas une culture assistée, nous
voulons une culture protégée.
Je me souviens de La Voce della Luna, le dernier film de Federico
Fellini. Il y mettait en garde l'Italie contre les méfaits de
l'acculturation, et notamment le rôle destructeur et abêtissant de la
télévision. Aujourd'hui, Fellini est mort, et avec lui Pasolini,
Visconti, Antonioni, Rossellini, De Sica et bien d'autres. Et avec eux,
quelque chose d'essentiel a disparu en Italie. La cinématographie
italienne des années 1940 à 1980 était diversifiée, il y avait aussi
bien des grands films populaires que des films difficiles. Ce qui est
mort là-bas, ce n'est pas le talent, ce n'est pas une époque... ce qui
est mort, c'est la politique qui a déserté le terrain de la culture au
profit du divertissement et du populisme les plus mercantiles.
Il est difficile d'inventer une politique qui aide la création, mais
le manque d'idées politiques mène à l'acculturation. Se borner à
laisser faire le marché en matière de culture, c'est tuer la culture.
Cédric KLAPISCH
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